13 avril, 2006

Accueillir l’impermanence : tenir la vie avec douceur

 



Il y a des vérités que l’on comprend lentement, presque à contrejour, comme si la vie attendait patiemment que nous soyons prêts à les entendre. Limpermanence fait partie de celles-là. Je me souviens dun matin, il y a bien longtemps, où jai réalisé que rien de ce que je croyais solide ne l’était vraiment. Ce n’était pas une révélation brutale, mais une évidence douce, presque tendre : tout change, tout se transforme, tout passe. Et pourtant, nous nous accrochons. Nous tenons la vie comme si elle devait rester immobile, alors qu’elle ne cesse de danser.

Pendant mes années de pratique, j’ai rencontré tant de personnes qui souffraient non pas à cause des événements eux-mêmes, mais à cause de leur résistance à ce qui changeait. Je pense à une femme, Isabelle*, qui venait me voir après la perte d’un être cher. Elle me disait : « Je voudrais que tout redevienne comme avant. » Et je comprenais si bien ce désir. Nous l’avons tous connu. Mais la vie ne revient jamais en arrière. Elle avance, parfois avec délicatesse, parfois avec rudesse, mais toujours avec une logique qui nous dépasse. Je lui avais répondu : « Peut-être que la douleur ne vient pas de ce qui a changé, mais de ce que vous tentez encore de retenir. » Elle avait baissé les yeux, et dans ce silence, quelque chose s’était ouvert.

L’impermanence n’est pas une menace. Elle est une respiration. Elle nous rappelle que rien n’est figé, ni nos joies, ni nos peines, ni nos certitudes. Je me suis souvent demandé pourquoi nous avons tant de mal à accepter ce mouvement naturel. Peut-être parce que nous confondons stabilité et sécurité. Nous croyons que ce qui dure nous protège. Mais la vie, elle, nous protège autrement : en nous apprenant à accueillir, à laisser passer, à ne pas nous agripper. Lorsque nous cessons de lutter contre le changement, nous découvrons une forme de paix que rien ne peut nous enlever.

C’était la veille de Noël, un homme qui avait perdu son emploi après trente ans de carrière, me téléphona pour me préciser qu'il se sentait brisé, inutile, presque effacé. Il s'appelait Gérard* et me dis: « Je ne sais plus qui je suis. » Et je sentais dans sa voix cette détresse profonde qui naît lorsque l’identité que nous avons construite se fissure. Nous avons parlé longuement au téléphone…et un jour, bien plus tard, il me confia : « Je crois que je m’accrochais à une image de moi qui n’existe plus. » Cette phrase, je ne l’ai jamais oubliée. Elle disait tout. L’impermanence n’efface pas ce que nous sommes. Elle nous invite à nous redécouvrir.

Il m’arrive encore aujourd’hui, malgré les années, de sentir une légère résistance lorsque quelque chose change dans ma vie. Une habitude qui disparaît, un rythme qui se modifie, un visage qui s’éloigne. Mais désormais, je reconnais ce mouvement intérieur. Je le regarde avec douceur, comme on regarde un enfant qui a peur du noir. Je me dis alors : « Rien ne m’est enlevé. Tout se transforme. » Et dans cette phrase, je trouve un apaisement profond. L’impermanence n’est pas une perte : c’est une ouverture.

Nous avons souvent peur de ce qui change parce que nous croyons que cela nous fragilise. Mais c’est l’inverse. Ce qui nous fragilise, c’est de vouloir retenir ce qui ne peut pas l’être. Lorsque nous apprenons à tenir la vie avec légèreté, comme on tient un oiseau dans la paume de la main, nous découvrons une force nouvelle. Une force souple, vivante, qui ne dépend pas des circonstances. Nous ne cherchons plus à figer le monde. Nous apprenons à danser avec lui.

Et peut-être que la véritable sagesse consiste simplement à cela : accepter que tout passe, et aimer quand même. Aimer la vie dans son mouvement, dans ses cycles, dans ses départs et ses retours. Aimer sans posséder. Aimer sans retenir. Aimer en sachant que chaque instant est unique, fragile, précieux. Nous ne perdons rien lorsque nous acceptons l’impermanence. Nous gagnons la liberté d’être présents, vraiment présents, à ce qui est là, maintenant.

 

* Les prénoms ont été modifiés pour préserver la confidentialité.