Il y a des vérités que l’on comprend lentement, presque à
contre‑jour,
comme si la vie attendait patiemment que nous soyons prêts à les entendre. L’impermanence
fait partie de celles-là. Je me souviens d’un matin, il y a bien longtemps, où j’ai réalisé que rien
de ce que je croyais solide ne l’était vraiment.
Ce n’était pas une révélation brutale, mais une évidence
douce, presque tendre : tout change, tout se transforme, tout passe. Et
pourtant, nous nous accrochons. Nous tenons la vie comme si elle devait rester
immobile, alors qu’elle ne cesse de danser.
Pendant mes années de pratique, j’ai rencontré tant de
personnes qui souffraient non pas à cause des événements eux-mêmes, mais à
cause de leur résistance à ce qui changeait. Je pense à une femme, Isabelle*,
qui venait me voir après la perte d’un être cher. Elle me disait : « Je
voudrais que tout redevienne comme avant. » Et je comprenais si bien ce désir.
Nous l’avons tous connu. Mais la vie ne revient jamais en arrière. Elle avance,
parfois avec délicatesse, parfois avec rudesse, mais toujours avec une logique
qui nous dépasse. Je lui avais répondu : « Peut-être que la douleur ne vient
pas de ce qui a changé, mais de ce que vous tentez encore de retenir. » Elle
avait baissé les yeux, et dans ce silence, quelque chose s’était ouvert.
L’impermanence n’est pas une menace. Elle est une
respiration. Elle nous rappelle que rien n’est figé, ni nos joies, ni nos
peines, ni nos certitudes. Je me suis souvent demandé pourquoi nous avons tant
de mal à accepter ce mouvement naturel. Peut-être parce que nous confondons
stabilité et sécurité. Nous croyons que ce qui dure nous protège. Mais la vie,
elle, nous protège autrement : en nous apprenant à accueillir, à laisser
passer, à ne pas nous agripper. Lorsque nous cessons de lutter contre le changement,
nous découvrons une forme de paix que rien ne peut nous enlever.
C’était la veille de Noël, un homme qui avait perdu son
emploi après trente ans de carrière, me téléphona pour me préciser qu'il se
sentait brisé, inutile, presque effacé. Il s'appelait Gérard* et me dis: « Je
ne sais plus qui je suis. » Et je sentais dans sa voix cette détresse profonde
qui naît lorsque l’identité que nous avons construite se fissure. Nous avons
parlé longuement au téléphone…et un jour, bien plus tard, il me confia : « Je
crois que je m’accrochais à une image de moi qui n’existe plus. » Cette phrase,
je ne l’ai jamais oubliée. Elle disait tout. L’impermanence n’efface pas ce que
nous sommes. Elle nous invite à nous redécouvrir.
Il m’arrive encore aujourd’hui, malgré les années, de sentir
une légère résistance lorsque quelque chose change dans ma vie. Une habitude
qui disparaît, un rythme qui se modifie, un visage qui s’éloigne. Mais
désormais, je reconnais ce mouvement intérieur. Je le regarde avec douceur,
comme on regarde un enfant qui a peur du noir. Je me dis alors : « Rien ne
m’est enlevé. Tout se transforme. » Et dans cette phrase, je trouve un
apaisement profond. L’impermanence n’est pas une perte : c’est une ouverture.
Nous avons souvent peur de ce qui change parce que nous
croyons que cela nous fragilise. Mais c’est l’inverse. Ce qui nous fragilise,
c’est de vouloir retenir ce qui ne peut pas l’être. Lorsque nous apprenons à
tenir la vie avec légèreté, comme on tient un oiseau dans la paume de la main,
nous découvrons une force nouvelle. Une force souple, vivante, qui ne dépend
pas des circonstances. Nous ne cherchons plus à figer le monde. Nous apprenons
à danser avec lui.
Et peut-être que la véritable sagesse consiste simplement à
cela : accepter que tout passe, et aimer quand même. Aimer la vie dans son
mouvement, dans ses cycles, dans ses départs et ses retours. Aimer sans
posséder. Aimer sans retenir. Aimer en sachant que chaque instant est unique,
fragile, précieux. Nous ne perdons rien lorsque nous acceptons l’impermanence.
Nous gagnons la liberté d’être présents, vraiment présents, à ce qui est là,
maintenant.
* Les prénoms ont été modifiés pour préserver la
confidentialité.
