Il y a des questions qui nous accompagnent toute une vie,
comme une présence silencieuse au fond de la poitrine. « Qui suis‑je
vraiment ? » fait partie de celles-là. Je me souviens d’une époque, il y a plusieurs décennies,
où cette question revenait souvent dans mon
cabinet. Elle surgissait dans les regards, dans les silences, dans les hésitations. Et je crois qu’elle
surgissait aussi en moi, même si je n’osais pas
toujours l’admettre. Nous avançons
souvent avec une idée de nous-mêmes, une
image façonnée par
l’enfance, par les attentes, par les blessures, par les rôles que nous avons
endossés. Mais cette image, si rassurante soit-elle, finit un jour par se
fissurer.
Je vous raconte ici, pour illustrer mon propos, l'histoire d'un homme que
j’ai rencontré dans les années 80 lors d'une conférence où j'intervenais pour
une association… Il s’appelait Laurent*. Il était venu me voir après mon
intervention, dans les coulisses, parce qu’il ne se reconnaissait plus. « Je ne
sais pas qui je suis », m’avait-il dit d’une voix presque étranglée. Il avait
construit sa vie autour d’un rôle — celui de l’homme fort, fiable, solide — et
un événement soudain avait fait vaciller cette façade. Je me souviens lui avoir
dit : « Peut-être que ce n’est pas vous qui êtes perdu. Peut-être que c’est
l’image que vous aviez de vous qui ne tient plus. » Il m’avait regardé
longuement, comme si ces mots ouvraient une porte qu’il n’avait jamais vue.
Nous croyons souvent être un bloc, une identité stable, un «
moi » bien défini. Mais lorsque je repense à ma propre vie, je vois un
mouvement, un courant, une succession de versions de moi-même. L’enfant
curieux, le jeune thérapeute plein d’ardeur, l’homme parfois maladroit, parfois
confiant, parfois inquiet, parfois lumineux. Aucun de ces « moi » n’était faux.
Aucun n’était définitif. Ils étaient des passages, des formes provisoires, des
étapes d’un même chemin. Et je crois que nous sommes tous ainsi : des êtres en
mouvement, en transformation, en devenir.
Un jour où je devais rencontrer un professeur de faculté
pour une conférence à organisée dans une Chambre de Commerce, une jeune étudiante Évelyne* qui me connaissait par le
passé,(une patiente que j'avais reçu en cabinet quelques années plus tôt avec
ses parents… le monde est petit) m'interpella gentiment et me dit : « Je
voudrais être enfin moi-même. » Sa phrase m’a ému, parce qu’elle disait quelque
chose de profondément humain. Nous cherchons un « moi » stable, comme un
refuge. Mais peut-être que le refuge n’est pas dans la stabilité. Peut-être
qu’il est dans la fluidité. Je lui avais répondu : « Et si être vous-même,
c’était accepter que vous changez ? » Elle avait souri, un sourire fragile,
mais vrai. Je crois que ce jour-là, elle a compris que son identité n’était pas
un objet à trouver, mais un mouvement à accompagner.
Il m’arrive encore aujourd’hui de sentir en moi des parts
anciennes, des parts nouvelles, des parts qui hésitent, des parts qui avancent.
Et je les regarde avec tendresse. Je me dis que je ne suis pas un personnage
figé, mais une rivière. Une rivière qui change de forme, de vitesse, de
profondeur, mais qui reste rivière. Nous ne sommes pas ce que nous croyons
être. Nous sommes ce que nous devenons, ce que nous traversons, ce que nous
apprenons à accueillir.
Lorsque nous cessons de nous identifier à une image fixe,
quelque chose se détend en nous. Nous n’avons plus besoin de correspondre à un
rôle, à une attente, à une définition. Nous pouvons respirer. Nous pouvons être
humains, simplement humains, avec nos contradictions, nos élans, nos
fragilités. Et dans cette humanité assumée, une liberté nouvelle apparaît. Une
liberté douce, humble, mais immense : celle de ne plus être prisonnier de
soi-même.
Peut-être que la véritable question n’est pas « Qui suis‑je
? », mais « Comment
puis‑je
me rencontrer aujourd’hui ? » Parce
que nous changeons, parce que la vie nous façonne,
parce que chaque expérience nous transforme. Nous ne
sommes pas un nom, un rôle, une histoire. Nous sommes un
mouvement. Et lorsque nous acceptons cela, nous découvrons
une vérité simple : nous
ne sommes jamais perdus. Nous sommes en chemin.
* Les prénoms ont été modifiés pour préserver la
confidentialité.
