06 mars, 2014

La liberté intérieure : se défaire des étiquettes

 



Il y a longtemps, au début de ma pratique, j’ai été frappé par la facilité avec laquelle nous nous collons des étiquettes. Parfois sans même nous en rendre compte. « Je suis comme ceci », « je ne suis pas capable de cela », « je suis quelqu’un qui… ». Ces phrases, je les ai entendues des centaines de fois, et je les ai prononcées moi-même, à certains moments de ma vie. Elles semblent anodines, mais elles enferment. Elles réduisent la richesse de ce que nous sommes à une définition étroite, figée, souvent héritée d’un passé qui ne nous ressemble plus. Je me souviens d’un soir, il y a plusieurs décennies, où j’ai compris que ces étiquettes ne disent rien de notre vérité. Elles ne sont que des traces, des habitudes, des reflets.

J'ai connu un homme que j’ai suivi dans les années 90.. Il s’appelait Michel*. Il était persuadé d’être « quelqu’un de faible ». C’était devenu son refrain intérieur, presque une identité. Pourtant, en l’écoutant, je voyais un homme qui avait traversé des épreuves immenses, qui avait tenu debout malgré des tempêtes que beaucoup n’auraient pas supportées. Un jour, je lui ai dit : « Vous vous définissez par vos blessures, mais je vous vois à travers votre courage. » Il a baissé les yeux, et j’ai senti que quelque chose se fissurait en lui. Pas une douleur, mais une ouverture. Comme si une lumière discrète venait d’entrer dans une pièce longtemps fermée.

Nous avons tous appris, à un moment ou à un autre, à nous définir par nos limites. Par nos erreurs, nos peurs, nos maladresses. Nous avons intégré des mots qui ne sont pas les nôtres : ceux d’un parent, d’un professeur, d’un ancien amour, d’une société qui aime les catégories. Et ces mots deviennent des murs. Ils nous empêchent de voir que nous changeons, que nous grandissons, que nous ne sommes pas condamnés à rester les mêmes. Je me suis souvent demandé pourquoi nous nous accrochons à ces étiquettes, même lorsqu’elles nous font souffrir. Peut-être parce qu’elles nous donnent l’illusion de nous connaître. Mais se connaître, ce n’est pas se réduire. C’est s’ouvrir.

Lors d'une manifestation à Versailles*organisée par une absl humanitaire, j'ai rencontré une femme, Hélène*, qui voulait absolument me parler, en aparté, parce qu’elle se croyait « incapable d’aimer correctement ». Elle portait cette phrase comme un fardeau. Elle la répétait depuis des années, comme si elle était devenue une vérité. Mais en l’écoutant, je voyais une femme sensible, attentive, profondément humaine. Ce n’était pas l’amour qui lui manquait. C’était la permission de ne pas être parfaite. Je lui ai dit la semaine suivante en la rencontra à nouveau : « Vous n’êtes pas votre peur. Vous êtes celle qui la traverse. » Elle a souri, un sourire timide, mais ce sourire disait tout : elle venait de se reconnaître autrement.

Il m’arrive encore aujourd’hui, malgré l’âge, de sentir une vieille étiquette remonter en moi. Une phrase entendue autrefois, un jugement que j’avais fini par croire. Mais désormais, je les vois pour ce qu’elles sont : des traces anciennes, des ombres qui ne me définissent plus. Je me dis alors : « Je ne suis pas ce que j’ai cru être. Je suis ce que je deviens. » Et dans cette phrase, je trouve une liberté immense. Une liberté simple, mais profonde : celle de ne pas me réduire à une version passée de moi-même.

Lorsque nous cessons de nous identifier à nos étiquettes, quelque chose se déploie en nous. Une légèreté, une respiration, une possibilité. Nous découvrons que nous pouvons changer, évoluer, nous réinventer. Nous ne sommes pas des personnages figés. Nous sommes des êtres vivants, mouvants, traversés par des élans, des peurs, des intuitions, des renaissances. Et cette vérité, lorsqu’elle s’installe en nous, nous libère d’un poids que nous portions parfois depuis des décennies.

Peut-être que la véritable liberté intérieure commence là : lorsque nous acceptons de ne plus nous définir. Lorsque nous laissons tomber les mots qui nous enfermaient. Lorsque nous nous regardons avec douceur, sans jugement, sans rigidité. Nous ne sommes pas nos étiquettes. Nous sommes l’espace qui les dépasse. Nous sommes la vie qui continue de se découvrir, encore et encore.

 

* Les prénoms ont été modifiés pour préserver la confidentialité.