Il m’apparaît clairement aujourd’hui que le mot « résilience
» est souvent mal compris. On imagine volontiers qu'il s'agit de rebondir, de
revenir à l’état initial comme un élastique que l'on aurait étiré. Mais la
vérité brutale, celle que l’on découvre avec l’expérience, c’est que l’on ne
revient jamais à l’état de départ. Celui qui cherche désespérément à retrouver
sa jeunesse perdue court après un fantôme et s’épuise dans une quête
impossible. C’est ce que j’appelle le syndrome du « jeunisme » : cette volonté
parfois pathétique de nier l'expérience accumulée pour singer une innocence qui
n'est plus la nôtre.
La vraie résilience, c’est tout autre chose. C’est un
tricotage. C’est prendre les fils rompus de notre vie, les fils usés par les
épreuves, les fils de couleurs parfois sombres, et en faire un nouveau
vêtement. En réfléchissant à mon parcours, je comprends que ce vêtement sera
peut-être moins lisse, moins brillant que celui de nos vingt ans. Il aura des
nœuds, des accrocs et des cicatrices. Mais il aura surtout une texture, une
épaisseur et une chaleur que la jeunesse ne peut tout simplement pas posséder.
Accepter la déchirure du temps, c’est accepter que nous
sommes des êtres métamorphosés. Nous avons perdu la rapidité, l’insouciance et
cette forme de beauté lisse édictée par les magazines. C’est un deuil
nécessaire. Il faut accepter de pleurer ce que l’on a perdu pour pouvoir enfin
accueillir ce que l’on a gagné : une vision, une profondeur de champ, une
capacité immense à relativiser. Quand on est jeune, chaque obstacle est une
montagne infranchissable. Avec l’âge, on sait que les montagnes ne sont souvent
que des collines, et que les nuages finissent toujours par passer.
Cette sagesse-là, cette capacité à encaisser les chocs sans
s'effondrer, c’est la véritable force de l’âge. C’est apprendre à naviguer avec
un bateau qui est peut-être un peu moins rapide, mais qui tient beaucoup mieux
la mer dans la tempête. Ne cherchez pas à effacer vos rides : elles sont la
carte géographique de vos émotions, de vos rires et de vos larmes. Elles disent
au monde que vous avez vécu, intensément.
Vivre heureux, c’est porter son âge non comme un fardeau,
mais comme une armure patinée par les batailles. C'est une armure noble, qui
raconte une vérité que les autres n'ont pas encore découverte. C’est pouvoir
dire au monde avec fierté : « Je ne suis plus neuf, mais je suis réel. » Et
c'est dans cette réalité-là, brute et tricotée de mille expériences, que réside
notre plus belle élégance.
