20 février, 2025

Quand nous refusons l’instant : la racine invisible de la souffrance




Il est des douleurs que nous portons sans toujours les nommer. Elles s’insinuent dans nos gestes, dans nos silences, dans les replis de nos pensées. Elles prennent mille visages — celui de la peur, de la tristesse, de la colère — et pourtant, derrière ces formes familières, une racine commune se dessine : celle de notre refus. Car ce qui nous fait souffrir profondément, ce n’est pas tant ce que nous ressentons, mais ce que nous résistons à ressentir. Ce n’est pas l’émotion qui nous blesse, mais le combat que nous menons contre elle.

Nous avons appris, souvent sans le savoir, à nous opposer à ce qui est. À vouloir que l’instant soit autre. À rejeter ce qui nous traverse comme s’il s’agissait d’une erreur, d’un obstacle, d’un mal à corriger. Et dans cette opposition, dans ce non à la vie telle qu’elle se présente, la souffrance s’installe. Elle se noue dans le refus, elle s’amplifie dans la lutte, elle s’enracine dans notre incapacité à accueillir ce qui est déjà là.

La tristesse, par exemple, peut être une onde douce, un frémissement dans le corps, une pluie passagère sur notre ciel intérieur. Mais lorsque nous la repoussons, lorsque nous la jugeons, lorsque nous voulons qu’elle disparaisse, elle devient douleur. Elle se fige, elle se durcit, elle nous enferme. Il en va de même pour la peur, pour la colère, pour toutes les émotions qui cherchent simplement à circuler. Ce ne sont pas elles qui nous emprisonnent, mais notre résistance à leur passage.

Nous vivons dans une culture du contrôle, du dépassement, de la maîtrise. Et pourtant, la vie ne se laisse pas dompter. Elle est mouvement, imprévisible, parfois rude, parfois tendre, toujours vivante. Lorsque nous cessons de vouloir la plier à nos attentes, lorsque nous relâchons l’étreinte de nos volontés, quelque chose s’ouvre. Une paix discrète, une présence nue, une respiration plus vaste. Mais pour cela, il nous faut d’abord reconnaître notre résistance. La voir sans la juger. L’accueillir comme une part de nous qui a peur, qui cherche à se protéger, qui ne sait pas encore comment dire oui.

Ce oui à l’instant n’est pas une résignation. C’est une ouverture. C’est le début d’un autre rapport à la vie, plus souple, plus intime, plus vrai. C’est le choix de ne plus fuir, de ne plus combattre, de ne plus exiger. C’est le choix de sentir, d’écouter, de être. Et dans ce choix, la souffrance perd son emprise. Elle se dissout peu à peu dans la lumière de notre présence.

Nous ne sommes pas seuls dans cette traversée. Chacun de nous connaît ces moments de lutte, ces instants de rejet, ces refus silencieux. Mais chacun de nous peut aussi, à son rythme, apprendre à accueillir. À respirer avec ce qui est. À laisser la vie nous traverser sans vouloir la retenir. C’est là, dans cette disponibilité, que commence la guérison. Non pas comme un miracle soudain, mais comme une lente alchimie du cœur.

Alors, lorsque la souffrance surgit, lorsque l’émotion nous bouleverse, souvenons-nous : ce n’est pas elle qui nous détruit, c’est notre refus de la rencontrer. Et si nous osions l’approche, si nous lui offrions notre écoute, si nous la laissions être ce qu’elle est, peut-être découvririons-nous qu’elle n’est qu’un passage. Un appel à revenir à nous. Un chemin vers la tendresse.