Article du 16 mars 2011 réadapté le 15/04/2011
Une certaine manière de se parler intérieurement peut soit nous soutenir, soit nous briser. Une voix qui nous accompagne partout, même
lorsque personne ne nous voit. Cette voix, nous l’entendons dès l’enfance, mais
nous ne la reconnaissons vraiment qu’à l’âge adulte, lorsqu’elle devient trop
dure, trop exigeante, trop tranchante. Pendant longtemps, je n’ai pas compris à
quel point cette voix intérieure pouvait façonner une vie entière.
Un jour, alors que je feuilletais un vieux carnet de notes,
je suis tombé sur une phrase que j’avais écrite des années auparavant : « Je me
traite parfois comme un ennemi. » Je ne me souvenais plus du contexte, mais la
phrase m’a arrêté net. Elle disait quelque chose que je n’avais jamais osé
formuler à voix haute. Nous pouvons être d’une sévérité implacable envers
nous-mêmes, bien plus que nous ne le serions envers quiconque. Et cette
sévérité, nous la confondons souvent avec de la lucidité.
Il m’est arrivé, au fil des décennies, d’observer cette
dureté chez tant de personnes — dans un regard qui se détourne, dans un soupir
trop long, dans une phrase prononcée à mi-voix. Pas besoin de cabinet, de cadre
formel ou de titre professionnel pour percevoir cela : il suffit d’être
attentif. Dans un train, dans une file d’attente, dans une conversation
improvisée, j’ai souvent senti cette fatigue particulière, celle de ceux qui se
jugent sans relâche.
La bienveillance envers soi-même n’a rien d’un concept
abstrait. C’est un geste. Un geste intérieur. Une manière de se tenir face à
soi. Une façon de se regarder sans se condamner. Elle ne demande pas de s’aimer
inconditionnellement — cela viendra peut-être, ou peut-être pas. Elle demande
simplement de ne plus se maltraiter.
Je me souviens d’une scène très simple : un homme assis sur
un banc, la tête entre les mains. Je ne connaissais rien de lui, mais son corps
disait tout. Il se parlait intérieurement, j’en étais certain. Et ce qu’il se
disait n’était pas tendre. Nous avons tous connu ces moments où la voix
intérieure devient un juge, un procureur, un bourreau. Elle répète des phrases
anciennes, héritées d’un parent, d’un professeur, d’une époque où nous n’avions
pas les mots pour nous défendre. Et nous finissons par croire que cette voix
est la nôtre.
Pourtant, il existe une autre manière de se parler. Une
manière plus douce, plus humaine, plus juste. Elle ne nie pas les erreurs, elle
ne maquille pas les failles, elle ne prétend pas que tout va bien. Elle dit
simplement : « Tu fais ce que tu peux. Tu traverses quelque chose. Tu mérites
un peu de douceur. » Cette phrase, lorsqu’elle est sincère, peut changer la
texture d’une journée entière.
La bienveillance envers soi-même n’est pas un luxe. C’est
une nécessité. Elle ne nous rend pas complaisants. Elle nous rend vivants. Elle
nous permet de respirer là où la culpabilité nous étouffait. Elle nous permet
d’avancer là où la honte nous paralysait. Elle nous permet de nous relever là
où la sévérité nous écrasait.
Il m’arrive encore, aujourd'hui, de sentir renaître cette voix d’autrefois. Celle qui murmure : « Tu aurais dû… Tu n’as pas assez… Tu n’es pas… » Elle surgit parfois sans prévenir, telle un écho venu d’un temps lointain. Mais aujourd’hui, je la reconnais. Je lui réponds autrement. Je lui dis : « Merci, mais je n’ai plus besoin de toi. » Et dans cette réponse, il y a une liberté immense.
La bienveillance envers soi-même, c’est apprendre à devenir
un allié pour soi, et non un adversaire. C’est se tenir la main intérieurement
lorsque tout vacille. C’est accepter de ne pas être parfait, de ne pas tout
comprendre, de ne pas tout réussir. C’est reconnaître que la fragilité n’est
pas une faute, mais une part essentielle de notre humanité.
Nous ne pouvons pas toujours compter sur le regard des
autres pour nous apaiser. Mais nous pouvons apprendre à nous offrir ce
regard-là. Un regard qui ne juge pas. Un regard qui accueille. Un regard qui
dit : « Tu as le droit d’être comme tu es aujourd’hui. » Ce regard, lorsqu’il
devient une habitude, transforme la manière dont nous traversons la vie.
Peut-être que la véritable bienveillance commence par une
question simple : « Et si je me parlais comme je parlerais à quelqu’un que
j’aime ? » Cette question ouvre une brèche. Elle déplace quelque chose. Elle
nous invite à une forme de douceur qui ne dépend de personne d’autre que de
nous.
Et dans cette douceur, la guérison trouve un terrain
fertile.
