06 avril, 2012

Le Corps, ce Vieux Compagnon : De la performance à la bienveillance

 



Il m’apparaît clairement aujourd’hui que nous passons une grande partie de notre existence à courir après un futur que l’on espère toujours plus riche ou plus paisible. Mais dans cette course, une ombre nous escorte silencieusement : celle du temps qui marque notre chair. C’est ce moment précis, le matin devant le miroir, où l’on aperçoit une ligne nouvelle, une fatigue que le sommeil ne semble plus effacer, ou cette articulation qui grince un peu plus fort. Nous avons tous cette peur viscérale de ne plus être celui ou celle que nous étions. Nous voulons tous vivre longtemps, et pourtant, personne ne veut devenir vieux. C’est le paradoxe absolu de notre condition.

Mais je veux vous dire une chose essentielle : cette peur n’est pas une fatalité. Pour être vraiment heureux dans cette étape de la vie, il faut avoir le courage d’accepter ce qui fait mal et de traverser la vérité pour trouver la lumière. La première de ces vérités, parfois brutale, concerne notre enveloppe. Le corps devient une contrainte inévitable, et le nier est une source de souffrance inutile. Nous vivons dans une société de l’image qui glorifie la fermeté et la vitesse, nous vendant l’idée qu’avec assez d’efforts ou de remèdes, on pourrait figer le temps. C’est un mensonge magnifique, mais c’est un mensonge.

Avec l’expérience, je comprends que notre véritable tristesse ne vient pas du corps qui change, mais de l’esprit qui refuse ce changement. C’est la distance entre ce que nous pouvons encore faire et ce que nous voudrions accomplir qui crée le malheur. C’est une guerre civile intérieure où, chaque matin, nous traitons notre propre corps comme un ennemi, un traître qui nous abandonne. Mais imaginez un instant ce qui se passerait si nous signions un armistice. Si nous acceptions que ce corps, ce vieux compagnon de route, a le droit d’être fatigué. Il nous a portés pendant des décennies, il a cicatrisé nos blessures, il a aimé, il a tremblé. Ne mérite-t-il pas aujourd'hui notre gratitude plutôt que notre colère ?

Accepter la contrainte du corps, ce n’est pas se résigner à l’immobilité, c’est changer de stratégie. C’est passer de la performance à la bienveillance. C’est arrêter de forcer la machine pour commencer à l’écouter. Le bonheur, à ce stade de notre parcours, ne réside plus dans l’exploit physique, mais dans l’harmonie sensorielle : sentir la chaleur du soleil, marcher à son propre rythme, savourer un repas sans se presser. Lorsque nous cessons de nier le vieillissement, nous arrêtons de souffrir de l'image que nous perdons.

En faisant la paix avec ce compagnon fidèle, nous gagnons une énergie immense, celle que nous gaspillions à essayer de paraître ce que nous ne sommes plus. Cette force retrouvée, nous pouvons enfin l’investir ailleurs, dans ce qui nourrit vraiment notre âme. Accepter la contrainte du corps est la toute première étape pour libérer l’esprit et lui permettre, enfin, de s’élever au-dessus des limites de la chair.