05 mars, 2013

Le Tuteur de Résilience : Briser le silence social

 



Il existe une vérité peut-être plus périlleuse encore que l'usure du corps : la mort sociale tue l'esprit bien avant que la mort biologique n'arrête le cœur. Avec l’expérience, je prends conscience que nous sommes des êtres de lien par essence. Notre cerveau est sculpté, jour après jour, par le regard de l’autre, par la parole échangée, par l'interaction. Quand nous sommes plus jeunes, ce lien est presque imposé : le travail, l’éducation des enfants, les sollicitations incessantes. On rêve alors de calme, de solitude, de ce moment où l'on pourra enfin « souffler ».

Mais attention à ce calme, car la vieillesse l'apporte souvent de manière brutale, sous la forme d'un silence insidieux. Le téléphone sonne moins, le cercle des collègues s'efface, les enfants mènent leur vie. C’est ici que se joue un drame invisible. Si nous n’y prenons pas garde, notre monde commence à rétrécir. On se dit que l'on ne comprend plus cette époque, que les technologies sont trop complexes, que les jeunes vont trop vite. Alors, on se retire. On s'enferme dans sa citadelle intérieure en pensant se protéger du bruit, mais en réalité, on se coupe de la source même de la vie.

Il faut accepter cette vérité exigeante : si nous ne faisons pas l’effort constant, volontaire, parfois même épuisant d’aller vers les autres, nous risquons de mourir intérieurement. Le cerveau est comme un muscle ; s’il n’est pas stimulé par la surprise d’une conversation ou par la nécessité de décoder le visage d’autrui, il s’atrophie. La mélancolie s’installe, et l'on finit par tourner en rond dans ses propres souvenirs, comme dans une pièce sans fenêtres.

Pour vivre heureux en avançant en âge, il faut lutter contre cette force qui nous pousse vers le retrait. Il faut provoquer la rencontre. Cela demande une humilité nouvelle : accepter de ne plus être le centre de l'attention, oser dire « j'ai besoin de vous », aller vers ceux qui ne nous ressemblent pas forcément. Le bonheur n'est plus dans le nombre d'amis, mais dans la profondeur de l'échange. Avoir quelqu'un à qui raconter sa journée, quelqu'un qui s'inquiète de notre sommeil, c'est cela qui maintient l'esprit en alerte.

C'est ce que j'appelle le « tuteur de résilience ». Nous en avions besoin pour grandir enfant ; nous en avons besoin pour rester debout aujourd'hui. Ne vivons pas en autarcie. Brisons la glace, parlons à nos voisins, retournons vers le monde. Le monde ne viendra peut-être plus nous chercher, alors c'est à nous d'aller frapper à sa porte. C'est le prix à payer pour garder la lumière allumée à l'intérieur et continuer à vibrer au rythme du vivant.